Conférence inaugurale : Entreprendre dans la culture « pour une démarche entrepreneuriale responsable »

Les richesses humaines

La première édition du Forum Entreprendre dans la culture a réuni les 6 et 7 décembre derniers plus de 300 personnes au Confort Moderne à Poitiers : opérateurs culturels, artistes du spectacle vivant, plasticiens, éditeurs, libraires… La conférence inaugurale a marqué un premier temps fort pour débattre de l’entrepreneuriat culturel.

Les relations entre la culture et l’économie ont toujours été complexes, nourries de paradoxes. Les artistes et leurs « entreprises » sont des citoyens et des acteurs économiques qui créent de la valeur… sans être des entrepreneurs comme les autres ! « La culture et l’entreprise culturelle véhiculent des richesses humaines qui valorisent d’autres façons de travailler, attentives à la qualité de vie, à une démarche responsable », a rappelé Nicolas Dextreit, président de L’A. Agence culturelle Nouvelle-Aquitaine. Le projet créatif est souvent perçu comme « mystérieux » alors que l’apport de la culture à l’économie française est aujourd’hui avéré (1) . En même temps, la création a toujours bénéficié de subventions et de soutiens. Dès lors, comment accompagner les structures sans les rendre dépendantes des financements publics ? Comment aborder les nombreux défis que sont la pérennisation des emplois, le management d’équipes, la responsabilité sociétale ?

ART ET ÉCONOMIE, DES LIAISONS DANGEREUSES ?

Au fil de l’Histoire, ces relations complexes entre économie et artistes se confrontent à de nombreuses reprises. C’est même l’un des fondateurs du libéralisme, l’économiste Adam Smith, qui au XVIII e siècle considère la culture comme un « bien public » dont la contribution à l’éducation justifie des aides. Au début du XXe , le Bloomsbury Group à Londres voit dans la culture un des fondamentaux de la civilisation humaine, qui peut être soutenu à condition d’envisager toutes les alternatives privées. Le subventionnement dans la durée questionne la viabilité des structures et la part que la collectivité peut accorder en regard des autres besoins nécessaires à son fonctionnement. Dans les années 1980, l’économiste Xavier Dupuis avance même l’idée que l’intervention des pouvoirs publics empêcherait le secteur culturel de trouver ses propres ressources ! En outre, les subventions dépendent aussi de choix politiques. Qui aider en priorité ? Les spectacles de notoriété, véhiculant un certain prestige, ou les compagnies les plus modestes ?

DES DISPARITÉS, UN ENVIRONNEMENT INCERTAIN

L’image de la « pyramide » des subventions allouées au théâtre en France est éloquente à ce sujet : 4 théâtres nationaux mobilisent 57 M€, 657 compagnies se partagent 29 M€ ! (2) « Le succès dépend pourtant d’une cascade informationnelle et d’une part de hasard », rappelle Vincent Gatel, conseiller budgétaire auprès d’entreprises du spectacle vivant. Dans un contexte actuel de diminution des financements publics, la baisse des dotations auprès des collectivités territoriales impacte directement les structures culturelles. Un changement d’équipe ou de majorité locale peut mettre en difficulté voire supprimer des projets artistiques. Face à ces aléas, d’autres ressources doivent être trouvées en s’inspirant de l’économie sociale et solidaire (ESS), en sollicitant des aides de la politique de la ville ou de l’aménagement du territoire. « Les entreprises culturelles peuvent trouver des externalités positives pour mieux garantir leur pérennité », indique Vincent Gatel.

« L’industrie culturelle rapporte à la France 7 fois plus que l’industrie automobile. » Vincent Gatel

S’ADAPTER À DES ÉVOLUTIONS MULTIPLES

Diversifier les ressources, évoluer pour pérenniser un projet, c’est aussi ce que préconise Federica Antonaglia, Docteur en Sciences de Gestion à l’IUT de Bordeaux. « L’entrepreneuriat culturel se développe pour répondre à une pression financière de plus en plus importante. Il faut inventer de nouveaux modèles. » Des solutions existent sans doute au croisement de la culture et de l’économie, en décloisonnant les clivages traditionnels. Ces évolutions sont d’autant plus impératives que la société elle-même change. On parle aujourd’hui d’« omnivorisme culturel ». Avec le numérique, les supports de diffusion se démultiplient. Les systèmes de valeurs évoluent aussi à travers la notion de biens immatériels ou d’échanges de services. L’activité artistique se distingue également de l’écosystème des industries créatives (musées, médias, architecture, design, communication… (3) ) parce qu’elle relève à la fois du marché et de l’intérêt collectif. Certains artistes portent un projet personnel sans se soucier de sa rentabilité, parfois même en contestant toute logique marchande. La définition d’une entreprise culturelle varie selon les contextes mais toutes peuvent intégrer des valeurs esthétiques, humaines et sociétales, qui concernent aujourd’hui toutes les organisations.

Depuis 2010, la norme ISO 26000 donne des lignes directrices aux entreprises et aux organisations pour opérer de manière socialement responsable.

DES ENJEUX DE SOCIÉTÉ

« En matière de préoccupations sociales, éthiques ou environnementales, les organisations culturelles ne sont pas toutes vertueuses au quotidien ! », observe Charlotte Parseaud, fondatrice d’Espace Cambio (4) formatrice dans l’économie créative et solidaire. « La législation n’est pas toujours appliquée, certaines structures ont des gouvernances peu démocratiques. » La norme internationale ISO 26000 peut être adaptée aux organisations culturelles, à l’image du travail réalisé par la Région Nouvelle-Aquitaine avec la filière des musiques actuelles (5) qui a synthétisé quatre enjeux principaux : gouvernance, conditions de travail, impact environnemental, diversité culturelle.
L’intérêt est d’avoir une vision plus « systémique » de son activité, dans un environnement plus large, pour « protéger la dimension artistique du projet », souligne Charlotte Parseaud. Les structures d’accompagnement sont encore assez rares dans le milieu culturel mais il est possible d’être aidé sur des points particuliers (les ressources humaines par exemple). « Une structure culturelle est aussi un espace de changement qui peut créer d’autres modèles de société ! Un combat est à retrouver autour des valeurs d’éducation populaire. »

Le DLA (Dispositif local d’accompagnement) permet aux associations ou entreprises d’utilité sociale d’être accompagnées sur leur développement. Consulter le site pour en savoir plus : https://www.info-dla.fr/

MODÈLES DE VALEURS PLUTÔT QUE BUSINESS MODEL

Dans le spectacle vivant, « la notion de partage est essentielle », observe Benoît Mousserion, fondateur de la Compagnie l’Homme Debout à Poitiers. Les compagnies sont des organisations collectives, les artistes de la scène partagent directement leurs créations avec le public. La mutualisation est certainement un axe d’évolution important pour les entreprises artistiques. Dans des disciplines où les investissements sont coûteux (matériel, logiciels…), certaines compagnies ne pourraient exister sans mutualisation. Pour Myriam Didier, consultante auprès d’entreprises artistiques et culturelles, « la viabilité d’un projet est essentielle mais elle n’est pas toujours synonyme de croissance. La décroissance peut parfois être un levier qui sera plus en accord avec des enjeux environnementaux et humains. »
La notion de partage devrait être une constante, en dépit des formes de concurrence qui peuvent exister entre les entreprises culturelles. La notoriété a aussi ses codes et ses réseaux ! Au-delà des logiques de marché, l’État peut arbitrer les inégalités en proposant des dispositifs équitables. « Je crois beaucoup à la fonction de médiation de l’artiste. Ce qu’il produit permet un partage. C’est pourquoi je préfère parler de modèles de valeurs plutôt que de business model », précise Federica Antonaglia, Docteur en Gestion à l’IUT de Bordeaux.
Benoît Pierre, artiste plasticien et membre du collectif ACTE (6) , à Poitiers, souligne les particularités de sa filière. « Très peu d’artistes plasticiens français vivent du marché. Leurs ressources viennent essentiellement de l’aide publique, qu’il s’agisse des résidences d’artistes, des actions de médiation, de l’enseignement. » Le régime de l’intermittence n’existe pas chez les plasticiens, où il est souvent remplacé par des minimas sociaux qui deviennent un « salaire » par défaut. Entre la réussite des uns et la survie des autres, il existe « tout un monde possible », rappelle la formatrice Charlotte Parseaud. Les expériences de l’ESS ou les coopératives d’artistes sont des modèles à mettre en œuvre pour conjuguer pratiques individuelles et moyens collectifs, tout un « entre deux » à construire pour l’avenir.

  1. Sur ce sujet, consulter notamment le rapport de Serge Kancel https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/144000006.pdf
  2. Chiffres issus du projet de loi de finances 2017.
  3. Voir à ce titre le schéma de l’économiste David Throsby.
  4. https://www.facebook.com/espacecambio
  5. Voir à ce sujet le site ressources http://musiquesactuelles-na.org/ ou le site du Réseau des indépendants de la musique (RIM) http://le-rim.org/
  6. Membre de la Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens.

Benoît Hermet

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